Culture & Divertissement: Timitar : des bonheurs d’expression artistique pour 600 000 visiteurs

le 05/07/2011 00:20:55 337 lectures Au rebours des grand-messes consensuelles, Timitar cultive sa singularité… Démonstration par sa huitième édition (du 22 au 25 juin), tout en audace et découvertes. Quatre cents artistes, 32 concerts..., et d’infinis plaisirs des sensations rares.

Il était à craindre que Timitar, avec ses huit carats, ne fit les frais de la succession échevelée des manifestations musicales estivales et de sa concomitance avec le Festival d’Essaouira, son aîné et voisin. Il en fut autrement. Non seulement il tira son épingle de ce jeu pervers, mais il se hissa en modèle d’excellence nationale. Au grand ravissement des 600 000 visiteurs qui, pendant quatre jours, bravant la chaleur étouffante, ont déferlé sur la place Al Amal, le Théâtre de verdure et la scène Bijaouane. Faisant montre d’un enthousiasme inouï, traduit par une empathie vibrante avec les artistes.


250 000 spectateurs rien que pour la soirée de clôture, animée par le trio Tabaâmrant, Karam et Daoudia

Ce dont jubila Brahim El Mazned, directeur artistique de Timitar : «Si cette édition a été un succès, elle le doit encore une fois à ce public généreux, curieux de toutes les musiques, toujours en communion avec les musiciens. Aussi, pour le remercier de tels égards. Ceux-ci ont donné le meilleur d’eux-mêmes, sans à aucun moment s’économiser ou tenter de tricher».
Point d’orgue de cette fête des sens, le samedi 25 juin, où sur la Place Al Amal se sont relayées trois emblèmes, Fatima Tabaâmrant, Najwa Karam et Daoudia. Trois sensations attendues. Si attendues que, dès 18 heures, la place commençait à être investie, quand Ahwach Foum Lahcen prirent congé des spectateurs, le nombre de ces derniers atteignait 250 000, alors que la contenance du lieu n’excédait pas 120 000. Du coup, la place Al Amal se transforma en chaudron qui alla au feu aussitôt que Tabaâmrant fit son apparition. «Jusqu’ici je n’ai pu assister à aucun spectacle, mais j’aurais été frustré d’avoir manqué celui de  Fatima Tabaâmrant, tant cette femme est merveilleuse. Alors, ce soir, je me suis fait remplacer pour pouvoir admirer mon idole», nous confie Lahcen, serveur dans un café gadiri. Dans le Souss et au delà, l’enfant de Aït Baâmrane révélée au matin des années 1990, est l’objet d’un culte. Respectée pour avoir troqué sa qualité de choriste contre l’habit de rayssa et défié ses pairs mâles en formant sa propre troupe, Tabaâmrant est vénérée pour sa voix sûre, sa poésie solaire et ses paroles qui font mouche. Peu engageante à la ville, la perle du Souss est apparue, ce samedi fiévreux, comme transfigurée sur scène où, brillamment vêtue, elle troua les lumières et, joignant la gestuelle de tragédienne à une voix ample, imposa un univers mélodique parsemé de tubes bouleversants.

En proposant 15 concerts de musique amazighe, Timitar a offert une vitrine du genre

En faisant la part belle à la musique amazighe (15 concerts sur 32), la VIIIe édition de Timitar confirme l’une des vocations de ce dernier, qui consiste à se constituer en vitrine du genre. Fatima Tabaâmrant, Hassan Armsouk (25 ans de carriére), Naïma Moujahid (début en 1995, 10 albums), Kabira (née en 1984, 2 albums) sont là pour démontrer la santé retrouvée des Rways. Agadir Gnaoua montre que les descendants d’esclaves africains ont aussi élu domicile dans le Souss.

Archach (bande lancée en 1979), Oudaden (plus de 25 ans d’âge), Laryach (créé en 1973), Hamid Inerzaf (10 albums), prouvent que l’amazighité se conjugue bien avec la pop protestaire. Et à d’autres modes, tels le rap (Ras Derb), le blues (Hindi Zahra). D’où l’engouement accru pour ce répertoire, dont Timitar y est pour une large part. «Il faut convenir qu’au moment où nous avons lancé ce festival, la musique amazighe n’était pas au mieux de sa forme. Bien sûr, ses plus beaux fleurons étaient là, mais ils n’étaient goûtés que par les personnes maîtrisant l’idiome berbère et créaient peu, faute d’amateurs. En les mettant en lumière, Timitar a pu sensibiliser les non amazighophones à leur art. Et c’est un gain important pour ce patrimoine longtemps méconnu», témoigne Brahim El Mazned.

Une des particularités de Timitar est d’imposer, chaque année, en sus d’une distribution toujours passionnante, tout en têtes d’affiches judicieuses et flair prospectif des événements inclassables et ambitieux. Par le passé, y ont déjà été impliqués Oudaden, Amarg Fusion, Izenzaren ou Ammouri M’barek. Pour sa huitième prestation, le festival a voulu frapper fort, en provoquant une rencontre entre Agadir Gnaoua et Bagad de Saint-Nazaire, autrement dit entre gnaoua et la musique celtique, deux genres radicalement distants, portés par des instruments distincts, les percussions pour l’un, les instruments à vent pour l’autre et des artistes qui n’ont pas la même culture musicale, la même culture tout court, ni ne parlent pas la même langue. Conçue par les festivals Escales de Saint-Nazaire et Timitar d’Agadir, la rencontre a consisté en deux résidences, l’une à Saint-Nazaire, du 5 au 10 mai, l’autre à Agadir, du 20 au 22 juin. une gageure, selon le porte-parole du Festival les Escales. «Nous n’avons pas choisi la facilité en réunissant deux groupes de nationalités et cultures différentes, qui n’ont jamais joué ensemble. C’est un projet qui comporte un nombre invraisemblable de soucis à gérer, depuis les visas et l’encadrement jusqu’aux transports et répétitions, et repose sur un équilibre financier casse-gueule». Mercredi 22 juin, le public qui a assisté à l’ouverture de Timitar VIII n’en croyait pas ses yeux de voir défiler sur le podium 34 musiciens mi-noirs mi-blancs, certains brandissant tambours et crotales, d’autres binious et bombardes. Mais vite, la foule se mit à se pâmer devant ce son proprement inouï engendré par cette fusion improbable. A quelques dissonances, on percevait que le projet n’était pas encore assez sculpté, mais gageons que moyennant de bienvenus réglages, l’attelage filera bon train et que l’avenir syncrétique lui appartiendra.

Calypso Rose, déboulant de Tobago, a fait tourner les têtes et valser les esprits

De telles audaces démarquent Timitar des rendez-vous musicaux attrape-tout destinés à aimanter la foule. Procédant ainsi, il cultive sa singularité. Celle-ci se traduit aussi dans son souci de permettre à l’amateur de jolies découvertes. Pour beaucoup, Hindi Zahra, bien qu’elle fût présente à Timitar l’an dernier et à Mawazine il y a un mois, en était une, et de taille. Il aurait fallu plusieurs fois la capacité du Théâtre de Verdure, où son spectacle a été hébergé, pour contenir le nombre de ses fans. Les heureux élus en ont eu pour leur dévouement. Jamais la prodige ne chante comme lorsqu’elle se trouve sur son sol ancestral. Sa voix avait à la fois la pureté bouleversante d’un chant d’amour et un rapport féroce à la terre. Véritable bête de scène, elle était solaire, hypnotique et épidermiquement proche du public, avec lequel elle ne cessait de parler, rire et danser. Tout comme Calypso Rose, que Timitar a fait débouler de Tobago.

Condensé jubilatoire d’Aretha Franklin, Césaria Evora, Calia Cruz et Myriam Makeba, cette mamie de 70 ans, a tenu le public par le bout du cœur par un peps inattendu au vu de son âge. Infatigable, bondissante, souriante et décidée, quoi qu’il arrive, à emporter l’adhésion. Dès les premières mesures, c’était gagné. Et on est ressorti de ce concert fortement ébloui, grisé à souhait, un tantinet chaviré.

On ne saurait recenser les découvertes musicales auxquelles nous eûmes droit, tant elles étaient nombreuses, diverses, étonnantes. Elles font partie de la marque de fabrique de Timitar, ce svelte pachyderme qui a toujours su répartir ses moyens limités (14 MDH) entre grandes têtes d’affiches fédératrices, artistes majeurs mais méconnus et valeurs prometteuses. Ce qui lui vaut des tresses de louanges dont il se dit embarrassée, car il est d’une modestie confondante.

La Vie éco